Notre étude sur le Social Business



En 2008, Yunus publiait son deuxième ouvrage : « Vers un nouveau capitalisme ». Le prix Nobel de la paix 2006, l’ inventeur du microcrédit, théorisait  dans cet ouvrage son nouvel outil de lutte contre la pauvreté : le Social Business, illustré par la Joint Venture entre Danone et Grameen. Depuis 2006, on sent clairement l’attrait des grandes entreprises pour cette troisième voix conciliant l’inconciliable : le Social et le Business.

C’est ainsi que de nombreux partenariats entre Grameen et les grandes entreprises se sont scellés autour des thèmes du microcrédit et du social business. Toutes les grandes banques françaises possèdent désormais un département en microfinance. La Caisse d’épargne invitait Yunus en janvier 2008, le Crédit Agricole créait la fondation Grameen Crédit Agricole en février 2008, Danone se lançait dans une joint Venture avec Grameen pour fabriquer le fameux yaourt censé combattre la malnutrition au Bangladesh, suivi par Véolia favorisant l’accès à l’eau potable pour les pauvres. Aujourd’hui BASF s’y met !

S’agit-il d’un réel intérêt du secteur privé pour les questions de développement ou davantage d’une nouvelle campagne de communication ou encore d’un positionnement stratégique sur un nouveau marché, celui des pauvres, plus de la moitié de la planète? Difficile de répondre à ces questions tant l’outil est nouveau.

 

Notre projet Asiemut est plus qu’une simple étude sur le social business. Il s’agit en fait d’une véritable enquête. Pour beaucoup Muhammad Yunus reste LA référence en matière de microcrédit et de social business, il s’agit presque d’une marque. Certain parle même de social business selon la définition yunusienne! Il faut dire qu’il est un des seuls à donner une définition précise au social business : NO LOSS NO DIVIDEND. Malheureusement si ces concepts sont très prisés, ils ont aussi été ébranlés.

Les banquiers des pauvres, tel est le titre du dernier reportage d’Envoyé Spécial sur le microcrédit, ou plutôt devrais-je dire sur les dérives du microcrédit. On y voyait des emprunteurs se suicider tellement la pression des remboursements était forte. Nous avons rencontré deux journalistes d’Envoyé Spécial dans un petit café à Calcutta  qui nous ont affirmé que la version finale était bien light par rapport au projet initial allant jusqu’à dire que les agents de crédit battaient leurs emprunteurs pour les forcer à rembourser. Pas étonnant que les taux de remboursement dépassent ceux des banques traditionnelles. Peut-on parler du succès du microcrédit ? Le reportage sème le doute.

 

Pour éviter de telles dérives, il semble donc important de bien définir le cadre et d’être exigent quant aux critères de définition du social business. Pourtant nos trois mois au Bangladesh, épicentre du microcrédit et du social business ont semé le trouble dans nos esprits.

 

Nous avons rencontré de nombreux acteurs qui nous semblaient intéressants pour cette étude sur le social business : Grameen Danone bien sûr, Grameen Véolia, mais aussi BRAC, une grandes ONG, ICMSE, une petite entreprise, ou encore Schneider Electric qui développe le programme BIP BOP, Business Investment People at the Bottom of the Pyramid.

Dans la suite de l’article, je parlerai davantage de social entreprise car le terme de social business est à une connotation fortement Yunusienne (si je puis m’exprimer ainsi !) et les modèles développés par d’autres entités que Grameen ne correspondent pas exactement à  la définition no loss no dividend .

C’est ainsi que selon la taille des entreprises, selon la structure juridique et je pense que nous pourrons bientôt dire, selon les pays, le social business prend des allures bien différentes. La difficulté étant de trouver la bonne combinaison pour maximiser l’impact social et l’impact économique. Encore faut-il avoir les outils pour les mesurer….

Bref, je vais essayer de dresser un rapide portrait de chacune des entreprises rencontrées pour qu’on puisse percevoir les multiples facettes du social business. Une difficulté également est de trouver le bon référentiel car bien souvent un social business ou une sociale entreprise est le fruit d’entité plus grande dont il faut avoir conscience pour comprendre le modèle. 

Prenons tout d’abord Grameen Danone.

Il s’agit d’une joint Venture entre deux géants. Le géant de l’agroalimentaire en France et le géant du microcrédit au Bangladesh ayant investit 250 000€ (à savoir pas grand-chose par rapport à leur chiffre d’affaire annuel) pour voir naitre la Grameen Danone Food. Vu de l’extérieur, il s’agit presque d’une expérience pour tester un nouveau modèle. Sur le terrain ce modèle répond à de nombreux critères sociaux et économiques. Le produit, à savoir le fameux yaourt Shokti Doi, a pour cible les enfants malnutris de la région de Bogra au Bangladesh, le prix a été fixé de façon à ce que les pauvres puissent l’acheter, la distribution de ces shokti doi est faite par les Grameen ladies, créant ainsi de nombreux emplois dans la région sans compter qu’il participe à l’émancipation des femmes dans un pays à 88% musulmans, une campagne de sensibilisation sur la nutrition est également mise en place en parallèle à la vente des Shokti Doi. Le transfert technologique et la formation sont bien là. Concernant les fournisseurs en lait, Grameen Danone a connu quelques difficultés avec l’augmentation du prix du lait, elle a du faire pression sur les prix auprès de ses fournisseurs déstabilisant les petits producteurs. On peut aussi se poser des questions sur l’adaptation du produit au marché du Bangladesh dans un pays où seuls les riches mangent du yaourt et de façon très occasionnel. De plus le produit est vendu en individuel alors qu’il y a plutôt une culture forte du partage. Lorsqu’on va au restaurant au Bangladesh, un plat est toujours commandé pour toute la tablée. C’est ce que semble avoir mieux perçu l’ONG BRAC « concurrente de Grameen » qui commercialise dans les supermarchés un yaourt moins cher sous forme de pot familial.

Concernant le reversement de dividende puisque c’est un des points qui va coincer après, aucun dividende n’est reversé aux actionnaires, conformément à la définition Yunusienne ! Il y a pourtant une ambiguïté au niveau de Danone Communities  car les détenteurs de ces actions perçoivent des dividendes car ce fond attribue 10% au soutien de social business, ainsi les actionnaires sont rémunérés sur les 90% restants : astuce financière !!!

Concernant Grameen Véolia Water, la structure est la même que Grameen Danone, il s’agit d’une Joint Venture entre deux géants avec environ le même montant d’investissement de départ. Grameen Véolia Water s’attaque tout de même à un problème majeur au Bangladesh, à savoir l’eau. En effet, la plupart des nappes phréatiques de surface du Bangladesh sont polluées à l’arsenic entrainant cancer  et maladies de peau. Ainsi Grameen Véolia répond à un besoin essentiel, pour ne pas dire vital, des populations les plus nécessiteuses du Bangladesh et le prix fixé défie toute concurrence par rapport à l’eau en bouteille. Une campagne de sensibilisation et de prévention est également mise en place contre les risques de l’arsenic et les mesures d’hygiène. Le transfert technologique est bien là. A Goalmari, lieu d’implantation de l’usine au Bangladesh, on sait désormais traiter les eaux de rivières. L’impact en termes d’emplois est par contre limiter, seules 4 ou 5 personnes travaillent à l’usine. Une étude d’impact sanitaire est mise en place pour mesurer l’amélioration ou non de la santé. On évalue la situation au départ et après 3 ans.

Concernant  BRAC, le modèle est différent  mais n’est pas inintéressant !

 Une des principales critiques adressées aux ONGS, est d’être dépendantes de fonds extérieures, dépendantes de la charité, de favoriser l’assistanat. Pourtant BRAC est aujourd’hui indépendante à 70% grâce à un réseau de 14 entreprises sociales qui lui permettent de financer des programmes comme la santé ou l’éducation qui sont des activités qui ne génèrent pas de profits. Ces entreprises ont une vocation de fundraising mais aussi un objectif social en elle-même que ce soit à travers les destinataires des produits fabriqués par les entreprises, les serviettes hygiéniques à bas coûts pour les femmes pauvres par exemple, ou par la main d’œuvre employés comme l’entreprise Aarong que nous avons visité qui emploie des femmes  pauvres des villages pour fabriquer des vêtements pour les riches des villes. Cette main d’œuvre bénéficie d’un emploi fixe, mais aussi de programme de santé et d’éducation favorisant ainsi une approché intégrée du développement. Certaines de ces entreprises sont rentables et d’autres ne le sont pas. Celles qui sont rentables aident celles qui ne le sont pas. Cela évite de perdre l’objectif social en cas de difficulté économique. Pourtant il y a bien une activité économique puisque les produits sont vendus et non donnés ou distribués, il ne s’agit donc pas vraiment de charité, les personnes employés sont rémunérées, il ne s’agit pas de bénévoles. Les bénéfices sont réinjectés dans l’activité commerciale ou finance des programmes sociaux.

Sur l’échelle du social au business des entreprises sociales de BRAC, BRAC se situe plus du côté social de par cette approche intégrée (ou plutôt holistique) même si lorsque l’on habite à Dhaka et que l’on va faire un petit tour dans un magasin Aarong, il s’agit d’un vrai business, où les clients achètent ces habits parce qu’ils les aiment et pas parce qu’ils font une bonne action. Il n’y a qu’à voir la campagne marketing de Aarong sur ses vêtements. Cela ressemble à n’importe quelle grande marque de vêtements en France avec ses mannequins etc.

Dans le cas de Schneider Electric, le programme BIP BOP fait partie de la politique de responsabilité sociale et environnementale de l’entreprise, il est financé par la fondation de l’entreprise Le volet social porte davantage sur la formation aux métiers de l’électricité couplé à un programme de microcrédit pour l’achat de panneau solaire des populations pauvres en Inde. Malheureusement un tel programme n’est pas mis en place au Bangladesh, pays où pendant la saison chaude, on compte au moins une dizaine de coupure d’électricité par jour. Pays où la nuit tombe vers 18h30, pays où il est difficile de faire ses devoirs d’école dans le noir. Le problème de l’électricité au Bangladesh a ainsi des répercussions à tous les niveaux du développement : éducation, travail, émancipation de la femme, santé. En fait, on a pensé qu’il serait intéressant de voir comment un tel programme fonctionnait en Inde pour peut être impulser de telles initiatives au Bangladesh !

Enfin ICMSE, International Center for Microfinance and Social Enterprises. Le plus dur pour la fin ! Il s’agit aujourd’hui plus d’un groupement de  bonnes idées et de concept que de réalisation concrète. Il existe bien une ferme à Bogra qui approvisionne la Grameen Danone en lait.

Mais lorsqu’on est un petit acteur et qu’on veut se lancer dans le social business, le parcours est truffé d’obstacles dont le premier est bel et bien financier. Où trouver l’argent pour monter un social business ???Surtout quand on doit dire aux actionnaires qu’ils ne vont pas récupérer de dividendes. Le second obstacle est aussi le temps à consacrer au social business. Dans le cas de Mostaq Ahmed, puisque derrière ICMSE c’est bien Mostaq qui se trouve là, il travaille chez ASA, autre géant de la microfinance ce qui lui permet de gagner de l’argent pour investir dans son social business. Son engagement chez ASA lui permet de gagner de l’argent, il est quand même codirecteur de cette grande banque, s’il vous plait ! mais ça ne lui fait pas gagner du temps pour constituer une équipe qualifiée à plein temps sur ces beaux projets, parce qu’il y en a des bonnes idées : training center, un programme de logement à bas coût, une usine de bio fertilisant , du microcrédit en nature de vache, un programme d’énergie solaire Bref, toute une panoplie de bonnes idées à qui il manque un sérieux coup de pouce tant en terme d’investissement financier que d’investissement humain…

 

Voilà qui dresse un portrait assez varié du social business, de ces variantes et de ces difficultés au Bangladesh…

 

Toujours dans le cadre de notre enquête sur le social business, notre arrivée en Thaïlande depuis deux semaines et la rencontre de nouveaux acteurs nous mènent vers d’autres pistes plus institutionnalisées, plus modernes aussi, avec une place forte attribuée aux nouvelles technologies comme réponse aux problèmes de développement…Cette enquête menée sur trois pays s’annonce bien complexe mais aussi et surtout passionnante !!!

 

 

Charlotte Lemaitre